La girafe et le pingouin
Il ne restait plus que les girafes, et demain, elles quitteront le zoo de Vincennes pour un autre zoo plus confortable. Peut-être que certaines reviendront dans cinq ans lorsque le lieu aura été entièrement repensé et rénové. Le zoo de Vincennes deviendra un lieu de conservation de la nature et les animaux y seront comme chez eux...
Pour ce dernier jour, l'entrée était gratuite. Les visiteurs n'avaient plus que ces belles aux fines jambes emmanchées d'un long cou pour rêver de savanes africaines....
A lire
Pour rester dans la veine animalière, le roman russe "Le pingouin" d'Andreï Kourkov, atypique, réjouissant et grinçant. Un écrivain raté, Victor, la quarantaine vit seul avec Micha un pingouin neurasthénique et cardiaque qu'il a récupéré lors de la faillite du zoo. Un patron de presse lui propose d'écrire des notices nécrologiques de personnalités encore en vie, il s'en réjouit jusqu'au moment où les dites personnalités se mettent à décéder l'une après l'autre. ...
Victor Zolotarev se trouve confronter à d'incroyables mésaventures dont il se sort avec une certaine candeur. L'auteur nous dépeint une société en déroute en proie aux dérives mafieuses. L'humour y est parfois glaçant. Les personnages y sont attachants, généreux, Micha, le pingouin est craquant. Le style fluide rend la lecture dynamique, aisée et le suspense fait le reste. Vite la suite "Les pingouins n'ont jamais froids".
"Cette nuit-là, à travers son sommeil, il entendit le pingouin insomiaque déambuler dans l'appartement. Il laissait toutes les portes ouvertes derrière lui, et, par instants, on aurait dit qu'il s'arrêtait et poussait de longs soupirs, comme un vieillard las de l'existence."
"Victor comprit que cette fois, il allait s'occuper de militaires, de haut rang qui plus est. Ces "aspirants" aux "petites croix" étaient une vingtaine, dont les CV combinaient harmonieusement nostalgie du régime soviétique et trafic d'armes. Ils contenaient aussi, à l'envi, du transport d'émigrants clandestins entre l'Ukraine et la Pologne avec des hélicoptères de l'armée, ou des disparitions d'avions de transport qu'ils avaient donnés en location."
« A chaque époque sa “ normalité ”. Ce qui, auparavant, semblait monstrueux, était maintenant devenu quotidien, et les gens, pour éviter de trop s'inquiéter, l'avaient intégré comme une norme de vie, et poursuivaient leur existence. »
"Victor attendait la belle saison, comme si la chaleur allait résoudre tous ses problèmes. Pourtant, lorsqu’il y pensait, il comprenait bien qu’il n’avait pas de réels ennuis. Il lui restait de l’argent, d’autant plus que son chef l’avait inopinément remboursé à l’aide du mystérieux « service postal nocturne » ; dans l’armoire, le sac qui contenait le pistolet recelait aussi une jolie liasse de billets verts, et même s’ils étaient à Sonia, il estimait, en tant que tuteur non officiel, avoir un droit moral sur une partie de ces dollars. Nina continuait à s’occuper de la petite du matin au soir, à la maison ou dehors, laissant Victor seul avec lui-même. Les nuits les réunissaient, et tout en sachant que ce n’était ni de l’amour, ni de la passion, il attendait que vienne le soir, son corps et ses mains l’attendaient. Pendant qu’il l’enlaçait, la caressait et faisait l’amour avec elle, il oubliait tout. La chaleur de sa peau lui semblait être ce printemps qu’il espérait avec impatience. Au milieu de la nuit, lorsqu’elle était plongée dans le sommeil, respirant avec un bruit discret, il gardait les yeux ouverts, empreint du sentiment étrange et douillet d’une vie bien ordonnée. Il pensait alors qu’il avait tout ce qu’il faut pour mener une existence normale : une femme, un enfant, un animal de compagnie. La fusion de ces quatre éléments restait artificielle, il en était conscient, mais rejetait cette idée au profit de son bien-être et de cette illusion provisoire de bonheur. Et de fait, peut-être que ce bonheur n’était pas aussi illusoire que le bon sens matinal de Victor l’affirmait. En tout cas, la nuit, il se fichait de ses réflexions du matin. La simple succession de la béatitude nocturne et du retour sur terre au réveil, la simple pérennité de cette succession semblaient démontrer qu’il était à la fois heureux et lucide. Donc tout allait bien, et la vie valait la peine d’être vécue."
« L'existence est une route, et si on prend la tangente, elle est plus longue. Et là, le processus compte plus que le résultat, puisque l'aboutissement est toujours le même : la mort. »
Interview de l'auteur : http://www.lelibraire.com/din/tit.php?Id=7535
Andreï Kourhov - Le pingouin - Seuil, Points